Je t’

aime

ton regard

intérieur

for(t)

de silence


Insistance

fine

de pensée

muette,

pesée

lourde

qui se passe

de dire


Profondeur, 

abîme

où je te regarde,

et moi,

tes sentiments,

crainte

de fixation

où le temps

témoin

de bien(s) 

des hargnes

féroces

ficelle

ce qui

Liberté vive.


Miroir

sans poches

mais double

ouverture 

neuve,

puisée de ressources

tiennes,

miennes

brise de crispations

ternes

qui 

Pomme tombée, 

gisant

vide de sève

épuisée vive

sauf du savoir

d’être

en attendant

la fin


mais toi,

ce fonds intense

aux questions inusées

inusables

dans ce regard 

sans fin 

où s’agite la nuit

Reconnaissance.

@MC, 14.09.2020

Tu

miracles

ma vie :

Les papillons

ivres de ciel

ne battent (soudain) plus de l’aile.

Midi –

et le monde accompli

déconcerte :

Il s’en tient

comme dans le plus beau « Testament »

à l’être qui le comble

Et l’eau

au bruit de serin

Plus que jamais berceau du temps :

Car elle

et son armée de brillants,

semeuses d’âmes vives

Voiles fraîches et gorgées

d’aventures

avenir

où l’espace

dénouant la distance –

intime les profondeurs

@MC – 9 août 2020

« Notre mémoire conserve depuis l’enfance un nom joyeux : Pouchkine. Ce nom, ce son emplit de nombreux jours de notre vie. Les sombres noms des empereurs, des chefs de guerre, des inventeurs d’armes de destruction, des bourreaux et des martyrs de la vie. Et, à côté d’eux, ce nom léger : Pouchkine. »

Alexandre Blok, 1921

Alexandre Pouchkine, né le 6 juin 1799 à Moscou et mort à 37 ans, le 10 février 1837 à Saint-Pétersbourg, est de ces auteurs qui semblent avoir embrassé la vie romanesque dès leur berceau.

Statue de Pouchkine, Moscou

Pouchkine s’apparente dans les esprits au panache de la plume, à la révolte adolescente portée haute comme un gage de liberté intellectuelle, aux conquêtes légères – « aventures » ! serait le mot le plus adéquat pour un tel homme ! –  et aux duels. Évoquer Pouchkine, c’est penser toute une vie comme un roman dont l’auteur serait le personnage éponyme. De fait, envisager Pouchkine comme un personnage de roman qui soit également véritable acteur de sa vie permet de repenser cette définition de l’art que nous donne Proust dans Le Temps retrouvé, qui séparerait volontiers la vie et la littérature, ou du moins qui en ferait deux manières de vivre d’une intensité bien différente :

« La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature ; cette vie qui, en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l’artiste. Mais ils ne la voient pas, parce qu’ils ne cherchent pas à l’éclaircir. Et ainsi leur passé est encombré d’innombrables clichés qui restent inutiles parce que l’intelligence ne les a pas développés . Notre vie, et aussi la vie des autres ; car le style pour l’écrivain, aussi bien que la couleur pour le peintre, est une question non de technique mais de vision. Il est la révélation, qui serait impossible par des moyens directs et conscients, de la différence qualitative qu’il y a dans la façon dont nous apparaît le monde, différence qui, s’il n’y avait pas l’art, resterait le secret éternel de chacun […] »

(Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, NRF Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, Tome IV, p. 894)

C’est sans doute parce que, ainsi que l’écrit Henri Troyat dans sa biographie de l’auteur, “Pouchkine aimait la vie avec fureur, avec imprudence.”

Pour autant, on pourrait se demander s’il n’en va pas du fantasme, dans cette représentation de la vie de l’auteur, et si cette vie romanesque que l’on prête à Pouchkine n’est tout simplement pas un mythe, littéraire de surcroît, tendant à faire disparaître la séparation entre auteur et narrateur, voire à identifier parfois des héros-personnages aux auteur-narrateur confondus. Et de fait, comme pour adhérer à son propre mythe, le héros Pouchkine, le poète libérateur – ou réformateur- de la langue russe, succombe, dans la « vraie vie », comme il se devait, pour que naisse un mythe.

Car l’auteur de génie a semblé lui même jouer sa vie, non pas en la dégageant de toute mort, par exemple, la rendant follement irréelle, et par là même impossible, mais en envisageant la mort dans un rapport romanesque, propre aux êtres de papier. Depuis sa fameuse « Ode à la Liberté », écrite en 1817, à à peine 18 ans, où il se fait suffisamment héraut de la liberté et critique envers la politique du tsar Alexandre Ier pour être condamné à l’exil jusqu’au duel final qui le conduit à la mort, Pouchkine semble vivre en effronté. À 20 ans, Pouchkine a déjà écrit quelque 200 poèmes, dont certains séditieux, tels « L’Ode à la Liberté » déjà cité, « Hourra ! il revient en Russie » ou encore « Campagne ». Ces textes s’en prennent à l’autocratie, au servage – clé de voûte du régime – et à la cruauté des propriétaires, ou encore défient la parole du tsar. Interrogé par le gouverneur général de Saint-Pétersbourg, sur ordre du tsar, il est d’abord envoyé en « exil administratif » en Russie méridionale…. Peut-être davantage qu’esprit révolutionnaire faut-il qualifier Pouchkine d’esprit libre, à la façon dont Nietzsche définira un peu plus tard l’esprit libre (Freigeist) : non pas simplement un être désinvolte, éternel adolescent en révolte – même s’il n’a vécu que 37 ans -, mais un être profondément sensible qui serait de ce fait rétif à la plus légère pression de l’autorité [1]. Ainsi souhaite-t-il « chanter la Liberté / Et flétrir le mal sur les trônes …. ». Être un « esprit libre » peut-il relever de la simple « imprudence », comme invite à l’analyser Henri Troyat plus haut ?

Quoi qu’il en soit, la vie de Pouchkine s’inscrit incontestablement dans le sillon de grands mythes littéraires, voire crée son propre mythe.

Pouchkine et Don Juan

Pouchkine est très tôt un incontestable séducteur, ainsi que le relèvent d’immenses écrivains russes admirateurs de notre auteur, comme David Samoïlov, Anna Akhmatova, Marina Tsvetaieva ou encore Alexandre Blok. Ainsi, dans sa correspondance, Alexandre Tourgueniev – qui appartenait au cercle proche de Pouchkine – écrit-il qu’entre les années 1818 et 1820, « Pouchkine ne s’occupe que de polissonneries », ou encore que « chaque matin, [il] raconte à Joukovsky qu’il n’a pas dormi de la nuit. Il passe son temps à rendre visite aux p…, à moi, à la princesse Golitzine, et le soir il joue aux cartes. » Cette vie débordante pleine de « passions », entamée dans la prime jeunesse, se poursuit tout au long de la vie de Pouchkine.

Il se plaît ainsi à cultiver avec joie et provocation une réputation de Don Juan, en appuyant sa légende sur ses racines africaines [2] , ainsi que l’on peut le voir, par exemple, dans ce poème :

 » Et moi, coquin toujours fêtard
Affreux descendant des nègres
Poussé dans la rudesse sauvage
Ignorant des tourments de l’amour
Je plais à la jeune beauté
Par la rage impudique de mes désirs « 

Il joue avec le nombre de ses conquêtes, s’en vante, en envoie même le décompte en avril 1830 à V. F. Viazemskaïa : « Le premier amour, écrit-il, est toujours l’affaire du sentiment. […] Le deuxième est l’affaire de volupté, voyez-vous ! […] Mon mariage avec Natalie (qui par parenthèse est mon cent-treizième amour [sic !]), est décidé. » La parenthèse est évidemment un indice de taille, qui ne peut qu’être remarqué… Comme Don Juan, à la fois « coquin » et « diable », il compte ses aventures amoureuses : au moment de sa rencontre avec la belle Natalia Goncharova, sa future épouse, elles sont donc, ou le seraient, au nombre de 113.

Ici on peut relever la référence à l’opéra de Mozart dans ce décompte démesuré – quoique minutieusement compté. Comme le note fort justement Katia Goloubinova-Cennet dans son article « Le Don Juan russe : mythe national, héros apprivoisé » [3], « une allusion aussi explicite à mille e tre de Mozart ne peut être innocente chez le poète, qui construit en toute conscience sa réputation donjuanesque : la translation arithmétique qui transforme « mille » en « cent » et « trois » en « treize » ne laisse guère de doutes là-dessus ».

Mais par-delà sa propre vie donjuanesque, et comme pour continuer de brouiller les pistes entre sa vie réelle et une vie de papier, proprement romanesque, l’auteur écrit en 1830 sa propre version de Don Juan, dans la lignée de celui de Byron qu’il admire, avec sa tragédie en vers L’invité de pierre. Quant il écrit ce texte, il se trouve encore en exil, et rêve de retourner à Saint-Pétersbourg. Aussi la coïncidence entre le personnage de la pièce et son auteur est-elle immédiate : au début de la pièce, Don Juan arrive à Madrid après un exil. D’autre part, alors qu’il est un véritable Don Juan dans la vie, il est intéressant de voir comment il se réapproprie le mythe en intriquant la figure littéraire et sa réalité : dans cette courte pièce de théâtre en un acte de quatre scènes centrée sur l’aventure de Don Juan avec Dona Anna, le Commandeur dont la statue est un personnage central est le mari de Dona Anna, non plus son père. Don Juan apparaît en homme qui se repentit de ses frasques du passé et s’espère sauvé par l’amour d’une femme. Au moment de l’écriture de ce texte, en 1830, Pouchkine est lui-même en train de se débattre avec ses futurs beaux-parents pour qu’ils acceptent de lui donner la main de leur fille, Natalia Gontcharova. C’est le moment où sa réputation sulfureuse le rattrape, car Natalia et les parents de celle-ci ne sont pas prêts à céder à un « homme à femmes ». La statue du Commandeur, ici, est celle d’un homme trompé et jaloux. Elle le renvoie à sa propre existence, comme à un double. Il faut dire qu’il a déjà connu de nombreux duels…

Eugène Onéguine entre roman et prophétie : une anticipation sur la vie ?

« Avec sang-froid, sans se viser encore, d’un pied lent et ferme, les deux ennemis font quatre pas, quatre degrés vers la mort »

Eugène Onéguine, Chapitre VI, XXX – traduction I. Tourgueniev et L. Viardot parue dans la Revue nationale et étrangère, t. 12 & 13, 1863

Comme un écho au duel imaginaire entre Onéguine et Lenski, dans Eugène Onéguine, le 27 janvier 1837, Alexandre Pouchkine meurt à l’issue d’un duel au pistolet, après deux jours d’agonie. L’auteur et son personnage, tels des doubles, ont tous deux été provoqués par un dandy qui séduisait leur bien-aimée, et ont succombé.

En effet, la femme de Pouchkine, Natalia Gontcharova, était tombée sous le charme d’un officier français alsacien, le baron Georges-Charles de Heeckeren d’Anthès. Le 4 novembre 1836, Pouchkine avait reçu une lettre anonyme [voir l’image ci-dessous] insinuant qu’il devait les faveurs de Nicolas Ier aux complaisances de sa femme. Fou de jalousie, Pouchkine finit par provoquer d’Anthès en duel, suite à quoi il reçut une balle de pistolet dans le ventre avant de mourir.

Lettre anonyme reçue par Pouchkine

Bien entendu, cette mort a contribué au « mythe » Pouchkine. En doublant la scène d’Eugène Onéguine dans la réalité, elle a étendu le domaine déjà un peu flou entre la vie réelle et la fiction de la vie de Pouchkine.

Dans son poème devenu également très célèbre, « La mort du poète », écrit en janvier-février 1837, immédiatement après la mort de Pouchkine, le poète Mikhail Lermontov dresse d’ailleurs le parallèle entre Pouchkine et Lenski, sans transition.  » Comme l’autre poète, [Lenski, bien entendu, dans Eugène Onéguine] obscur et tendre / Proie d’une aveugle jalousie …. », Pouchkine tombe sous un coup « sans merci ».

Voici les premières lignes de ce poème très célèbre. Une très bonne traduction en a été faite par André Marcowicz dans son livre Le Soleil d’Alexandre [4], auquel je renvoie :

 » Le poète est tombé : – prisonnier de l’honneur,

Tué par des ragots infâmes ;

Le plomb au cœur, la soif de vengeance dans l’âme,

Il a baissé son front vainqueur.

L’indignation fut trop profonde

Devant les lâches, les retors, –

Il s’est dressé contre les lois du monde,

Seul comme à chaque fois … et il est mort !

Mort ! … à quoi bon les larmes vaines,

Des louangeurs tardifs le chœur inopportun,

Le babil des excuses, de la gêne ?

L’heure a sonné de son destin !

N’avez-vous pas dès l’origine

Persécuté son libre don,

Soufflant sur des flammes mutines

Pour vous distraire, sans raison ?

Réjouissez-vous … l’offense ultime

L’aura jeté dans le tombeau :

C’en est fini du cœur sublime,

De l’âme fière, du flambeau.

[….]

La mort l’a pris, la terre va le prendre,

Comme l’autre poète, obscur et tendre,

Proie d’une aveugle jalousie –

Lui que si puissamment il avait fait entendre -,

Abattu comme lui par un coup sans merci.

[…] « 

Manuscrit du poème de Mikhaïl Lermontov, « La mort du poète » («Смерть поэ́та»), écrit en janvier-février 1837, et publié en 1852

Rien n’indique, dans ce poème, que la comparaison faite entre Pouchkine et cet « autre poète » non nommé concerne un personnage réel et un personnage de fiction. Tous deux sont mis sur le même plan, créant une continuité entre réalité et fiction propre à laisser se déployer les mythes les plus profonds. Ici, même, c’est la vie qui reproduit, qui rejoue la littérature, en miroir, … à moins que ce ne soit la littérature qui se joue de la vie ?

Le réel se trouverait alors comme devancé par l’imaginaire, selon la formule que le philosophe Merleau-Ponty utilise dans Signes [5] dans le contexte de son analyse de la fonction symbolique de l’esprit. La vie imaginaire, littéraire, en débordant le réel, le précèderait ainsi. C’est ce qui rend possible la réalisation concrète de l’ « inimaginable » pour la pensée. L’exemple de Jules Verne qui anticipa des constructions techniques inimaginables à l’époque, en se propulsant dans l’imagination fertile à travers l’écriture, l’illustre bien.

Ainsi, « l’imagination n’est pas, comme le suggère l’étymologie, la faculté de former des images de la réalité ; elle est la faculté de former des images qui dépassent la réalité, qui chantent la réalité. […] L’imagination invente plus que des choses et des drames, elle invente de la vie nouvelle, elle invente de l’esprit nouveau; elle ouvre des yeux qui ont des types nouveaux de vision », comme l’écrit Bachelard dans L’eau et les rêves. Essai sur l’imagination de la matière [6]. En créant des liens entre les choses, qui ne sont pas de l’ordre de l’habituel et du réel, qui les débordent et les engendrent, l’imagination créatrice peut alors anticiper (sur) la vie, et ce qui avait pu être perçu comme inimaginable ne l’est plus. Tout est alors imaginable, y compris l’impensable : la fin de sa vie décrite avant qu’elle ne se produise par celui-là même qui perd cette vie. Rien à voir avec une quelconque « divination » qui capterait avec une intuition extraordinaire ce que les humains ne peuvent savoir (les modalités précises de sa mort), mais avec la vie intense de l’écriture, qui propose des liens jusqu’alors invisibles dans le travail actif de l’imagination.

Homme de lettres vertigineux à l’énergie sans relâche, Pouchkine a ainsi doublé sa vie par l’écriture, et dans le même mouvement a intensifié son écriture par son « oui » tonitruant à la vie à laquelle jamais il n’a renoncé. Jouant la carte du mythe au maximum de sa réalisation, il a su vivre et faire vivre sa propre légende par-delà son existence, en retournant même le mythe d’un Don Juan méprisable : dans son ultime combat contre la mort, qui le met en scène en victime, il gagne le respect éternel et une légende telle qu’il fera dire au critique littéraire Grigoriev que Pouchkine est « notre tout ».

Si la littérature permet une vie à la saveur si incomparable, c’est qu’elle exige ce dépassement permanent de l’être vers la vie. « Faculté de surhumanité » selon Bachelard, ou condition de possibilité de la vie pleinement vécue – littéralement réalisée -, elle est restée le moteur essentiel de la vie de Pouchkine.

Notes

[1] F. Nietzsche, Fragments Posthumes, 25 [2] Herbst 1877, Mp XIV 1d : « Jeder von uns, den ausgeprägteren Menschen dieses Zeitalters, trägt jene innere freigeisterische Erregtheit mit sich herum, welche in einem, allen früheren Zeiten unzugänglichen Grade uns gegen den leisesten Druck irgend einer Autorität empfindlich und widerspänstig macht. »

[2] Alexandre Pouchkine était le petit-fils d’Abraham Hannibal, filleul, ami et général africain de Pierre le grand.

[3] Cet article se trouve dans le livre ¨Pouchkine, poète de l’altérité, éd. Évelyne Enderlein et Tatiana Victoroff, Presses universitaires de Strasbourg, 2019, p.73-86.

[4] A. Marcowicz, Le Soleil d’Alexandre, Actes Sud, 2011, p. 434-436.

[5] M. Merleau-Ponty, Signes, Gallimard, 1960, p. 154.

[6] G. Bachelard, L’eau et les rêves. Essai sur l’imagination de la matière (1942) (Introduction, VII, p. 23-24)


Baruch Spinoza également connu sous les noms de Baruch d’Espinoza d’après sa signature, Bento de Espinosa (dans sa version portugaise) ou Benedictus de Spinoza (dans sa version latine), meurt à La Haye le 21 février 1677, et laisse derrière lui quelques minces affaires, recensées par acte notarial, dont une bibliothèque, qu’on s’attendrait peut-être à trouver fournie, mais qui étonne par sa modestie. Au total, d’après le recensement auquel assistait le libraire Rieuwets : 159 livres installés sur une « armoire à livres de sapin avec cinq rayons ».
Ils sont répertoriés dans l’inventaire non pas en fonction d’un classement thématique ou alphabétique, comme on pourrait s’y attendre, mais selon la méthode classique de l’époque, en fonction du format des livres : Boecken folianten (In-folio), In-quarto, In-octavo, In-12.


Dans l’inventaire*, on trouve des Bibles rabbiniques, parfois « retouchées », ou d’autres Bibles, le Nouveau Testament, dans diverses traductions, des travaux d’exégèses, plus ou moins critiqués, voire controversés, par la ligne orthodoxe de la confession hébraïque, des livres de grammaire (Scioppius, Nizolius..) et des dictionnaires de plusieurs langues : recherche inlassable du « sens » de l’Écriture.
On trouve aussi des livres de mathématiques (d’Euclide à Huygens), d’astronomie, de médecine et en particulier d’anatomie, qui ancrent la pensée de Spinoza dans les révolutions scientifiques de son époque.
On recense cependant peu de livres théologiques, et peu de livres de philosophes également, sinon, quand même!, Aristote, Bacon, Épictète et Sénèque (donc l’influence des stoïciens), Maïmonide, Clauberg, la Logique ou l’Art de Penser de Port-Royal, l’érudit Keckermann, Machiavel, Thomas More, Thomas Hobbes, Descartes.
Il y a des historiens antiques.
S’y trouvent enfin des poètes et écrivains aussi ! Les classiques latins, Jean Second, Jean Pinto Delgado, Quevedo, Cervantès (mais pas Don Quichotte).


Qu’en penser ?
On peut réfléchir à la présence de ces livres par rapport à Spinoza lui-même, l’homme – un excommunié depuis ses 24 ans- et sa pensée -défenseur de la liberté de penser, y compris de la critique possible des Écritures : le contenu de sa bibliothèque, aussi mince soit-il, illustre les recherches intimes d’un homme, ce qui le guide.
Il est significatif que sur 159 livres, on trouve des interprétations très peu orthodoxes de la Bible, voire des lectures rejetées, par exemple, des dictionnaires et des grammaires, parfois également contestées, pour avoir accès au texte des Écritures, en somme, avec un regard critique.
Dans tous les cas, sa démarche de philosophe – chercher, pour la connaître, la vérité- s’illustre dans le choix de ses livres : comprendre le sens de l’Écriture, à travers les traductions, les textes en eux-mêmes, différentes grammaires (certaines même très controversées, surtout en ce qui concerne l’hébreu comme on peut s’en douter!) et, par-delà, accéder à la connaissance tout court, sans vouer un culte aux Anciens, voire s’en distancer. D’où finalement le peu de cas qu’il a pu faire de la « possession » des livres contenant la pensée des autres avant lui, malgré le fait qu’il ait nécessairement lu. Le passé de la philosophie est précisément un passé, ou du moins quelque chose à dépasser pour aller vers plus de « vrai », et la vérité n’a pas d’histoire !
On retrouve là son attachement à la liberté de penser en toute circonstance, affirmé dans le Traité théologico-politique. Éduqué selon la religion juive, il fut excommunié car « fils indiscipliné de la Synagogue », comme le dit Vulliaud (p.24). Admirateur de Descartes, dont il suit la première des Règles pour la direction de l’esprit de « ne recevoir jamais aucune chose pour vraie, que je ne la connusse évidemment être telle », il
s’en écarte sur bien des points théoriques. On le trouve donc solitaire dans son entreprise de recherche du vrai, à distance du savoir des autres, même si, notamment au niveau des sciences, il s’intéressait aux « débats » contemporains.
La présence de ces poètes et écrivains espagnols peut-elle être interprétée comme un retour à ses origines ibériques – même si sa langue maternelle était le portugais ?
Finalement, sa bibliothèque semble refléter ce qu’il était en sa qualité d’homme insatiablement tourné vers la recherche du vrai, un esprit libre en somme, et elle s’accorde parfaitement à l’idée qu’une bibliothèque est le témoin privilégié du caractère de son propriétaire, comme le pensait le philosophe Walter Benjamin, lui-même, on le sait, soigneux bibliophile …

Une anecdote :
L’anecdote rapportée par Irvin Yalom dans son livre Le problème Spinoza, de la confiscation de la bibliothèque de Spinoza par le théoricien et idéologue du nazisme Rosenberg, qui se déplace en personne pour vérifier le contenu de la bibliothèque est intéressante mais sur un tout autre plan : il ne s’agit pas pour Rosenberg détruire des livres possédés par un juif -comme on pourrait le supposer. Il faut y lire la détermination toute personnelle, voire obsessionnelle, de Rosenberg à comprendre pourquoi le célèbre Goethe qu’il admire, si représentatif de l’esprit et de la grandeur allemands, a pu avoir tant d’admiration pour un philosophe juif. Il n’y est pas question de l’importance de cette bibliothèque, et encore moins de s’intéresser à la question du sens des livres contenus. L’importance tient uniquement ici à l’incapacité de Rosenberg à comprendre que la pensée n’a pas de confession.

* Pour le détail exhaustif des livres de la bibliothèque de Spinoza, on se référera au livre de Paul Vuillard, Spinoza d’après les livres de sa bibliothèque, publié en 1934 à la Bibliothèque Chacornac, et republié aux Éditions des Malassis en 2012.

Ce texte a fait l’objet d’une publication dans le Magazine du Bibliophile de Janvier-février 2017

Si Aristote semble avoir été un des premiers à constituer une collection de livres et à avoir appris aux rois d’Égypte la manière d’organiser une bibliothèque, comme nous le rapporte Strabon, dans Géographie (XIII, 1, 54), la démarche de Leibniz, au XVIIè siècle, dans son ambition, paraît un exemple particulièrement significatif des rapports entre philosophie et bibliophilie. Ce grand dévoreur de connaissances fut en effet sans doute le premier à prendre conscience de l’intérêt de constituer et d’entretenir une bibliothèque.
Né à Leipzig dans une famille d’universitaire qui possède une bibliothèque privée, Leibniz commence sa carrière de bibliothécaire à 22 ans, à la bibliothèque privée du baron Johann Christian Von Boineburg, puis, à la mort de ce dernier, devient bibliothécaire du duc de Brunswick-Lünebourg à Hanovre et dirige la Bibliotheca Augusta à Wolfenbüttel, une des plus grandes d’Europe à l’époque, tout en constituant une bibliothèque personnelle. Pendant plus de quarante ans, Leibniz, avant même ses fonctions de philosophe et de mathématicien, travaille avec et dans les livres, et fonde l’idée d’une bibliothèque universelle couvrant tous les domaines du savoir, sans doute après la lecture du livre du fameux bibliothécaire du roi, Gabriel Naudé, Advis pour dresser une bibliothèque, rédigé en 1627.


Leibniz nous intéresse par la conjugaison en lui du philosophe, naturellement proche du savoir et à l’affût de toute « nourriture » pour augmenter ce dernier, tel un chasseur de connaissances, et du bibliothécaire soucieux non seulement de constituer ce savoir, mais aussi de le conserver. Leibniz avait conscience du profit que pouvait tirer des ressources d’une grande bibliothèque de recherche le progrès des connaissances, et de l’intérêt qu’il y avait à procéder à des acquisitions régulières pour maintenir une bibliothèque au courant de l’activité scientifique et littéraire.


Peut-on dire qu’en cela Leibniz soit un véritable bibliophile ? La nécessité de toujours rechercher des livres, le travail auprès des libraires pour trouver ce que l’on cherche fait-il de soi un bibliophile ? Dans son travail, Leibniz côtoyait des libraires, -sa correspondance est fort éclairante à ce sujet, et cherchait sans cesse à dénicher les livres propres à s’inscrire dans son projet de bibliothèque universelle. Des livres « utiles » en quelque sorte au savoir.


De fait, la quête philosophique des livres pour savoir et augmenter ce savoir pourrait laisser supposer que la démarche est bien différente de celle d’un « pur » bibliophile, et que le livre constitue un simple support, medium, en vue des connaissances. Un prétexte, en somme, dont la finalité ne serait pas le livre pour lui-même, mais l’au-delà du livre : ce dont le contenu du livre peut nourrir l’intellect. La recherche de livres s’inscrit en rapport au projet philosophique et scientifique de Leibniz. Une lettre à Christian Habbeus du 5 mai 1673 (A 1, 1, 417) est très claire à ce sujet : sa bibliothèque ne devra contenir que des livres qui d’une part « contiennent des inventions, démonstrations, expériences ; de l’autre ceux qui nous rapportent des mémoires d’estat, des histoires, surtout de nostre temps, et de descriptions de pays. » Son projet est encyclopédique avant l’heure.


Pour autant, l’oeil de Leibniz semble très avisé dans le choix des livres : ses critiques des éditeurs et de la diffusion de « mauvais livres », comme nous le montre sa correspondance avec Thomas Burnet, ses plaintes multiples d’une accumulation de livres inutiles ou mauvais qui étouffent, par leur grand nombre, les bons livres, sont le fait d’un véritable choix des livres à acquérir, dont il s’agit d’interroger le qualificatif. Qu’entendre par « mauvais livre » ? Ce critère discriminant dans l’achat des livres pour la bibliothèque, publique ou personnelle, n’est-il qu’un critère « en vue du savoir », ou serait-il l’illustration d’un désir d’acquérir des livres d’une certaine valeur bibliophilique ? On pourrait être tenté de souligner ici une démarche bibliophilique dans l’intérêt que relève Leibniz pour ce qu’il nomme les « petits livres curieux » : « J’aime mieux, écrit-il à Lorenz Hertel le 3 avril 1705, 30 petits livres curieux qu’un gros ouvrage qui ne l’est gueres, qui ne contient que des redites, et qu’on pourra toujours trouver quand on le voudray payer… je prefere les petits aux grands, surtout s’ils traitent exprés de quelque matiere particuliere. Et encore les petits livres curieux qui disparoissent avec le temps doivent estre conservés dans les grandes Bibliotheques ». Ces petits livres curieux, il en parle encore dans un post-scriptum d’une lettre à Thomas Burnet « PS […] En général les petits livres curieux sont bientôt lus et instruisent quelquefois plus que les grands. » (Lettre II, Omnia Opera volume 6, 1768. Opera philologica p.231)

Tout porte à croire en réalité que la « curiosité » de ces petits livres tienne à la « matière », et donc au contenu des livres, davantage qu’à la qualité des livres elle-même. C’est, encore une fois, la teneur du propos et ce qu’il peut apporter à la connaissance qui justifient l’acquisition des livres. Et d’ailleurs, si Leibniz avoue lui-même ne pas lire tous les livres qu’il acquiert, leur place dans la bibliothèque se justifie par le fait qu’ils pourraient servir un jour, être utiles. « Vous avez raison de dire qu’il se fait peu de bons livres dans le monde, écrit-il à nouveau à Burnet (lettre V), mais qu’il s’en fait toujours beaucoup plus qu’on ne voudrait acheter, ni même lire. Il est vrai que j’en achète beaucoup que je ne lis jamais : c’est assez de les avoir pour les consulter au besoin, et de jeter cependant les yeux sur quelques endroits. »


Nul doute que le livre est, en soi, désirable, mais toujours en vue du savoir qu’il peut contribuer à augmenter. En cela, on pourrait croire en une dissociation des démarches bibliophilique et philosophique.

Toutefois, dans la mesure où cette quête propre au philosophe est et reste une démarche qui part du livre, va vers le livre et qui ne peut s’en passer, qui implique donc que les livres doivent être recherchés et conservés dans la bibliothèque en vue de la constitution d’un patrimoine savant présent et futur, à la fois individuel et (éventuellement) collectif, il faudrait se demander si on ne s’inscrit pas là déjà dans une démarche proprement bibliophilique.


Peut-être faudrait-il rappeler que le premier livre, au sens chronologique et en terme de source, est la Bible, τό βιβλίον : livre dont le contenu vise précisément, au-delà de toute crédibilité qu’on peut ou non y accorder, à délivrer un enseignement, un savoir. Dans cette perspective, on pourrait sans doute affirmer que la recherche du livre pour son contenu, quel qu’il soit, qui nous apparaît proprement philosophique, est indissociable de toute démarche bibliophilique.

[Cet article a fait l’objet d’une article dans Le Magazine du Bibliophile, en Février 2017]

Dahlia fou de septembre

Ébouriffé velours,

Faux feu à contre-jour

voire total contresens

épaté écarlate 

discrètement royal 

dans son éclat sans souffle,

ni même chuchotement,

quand la saison se tasse : Réchauffement.

MC 1er septembre 2019

Viser haut –

Dérouter la lorgnette de longue-vues hagardes

au regard fixe

trempé de gouttes au nom de mers,

oublieuses d’écume latérale ;

Le tenter, tout au moins, 

Diable !,

Mais jamais n’y perdre son âme 

entreprise faustéenne

d’idéal fatal.

En danser,

nietzschéenne, sur le fil de proue

où se trace et avance l’horizon

à créer.

Vivre beau –


Japonisme de vie

comme des inspirations

longues et lentes

contre ces temps, hâtifs,

résolus à réduire le monde 

ad nihilum,

à des cendres,

désolantes.

Archéologie quotidienne

des couleurs

enfouies par des siècles d’erreurs

qui oublient, ou refusent de voir, 

qu’elles sont toujours

Voir le sommet- 

Parfois

le rêver,

sidérée,

toujours plus loin, toujours plus haut,

S’en abreuver

comme de toute joie,

qui retourne les pics, 

et arrase l’effort.

Boire de la rosée


Transparente, perlée,

dès le petit matin,

comme pour toute lumière, 

L’essentiel. 

Croire à l’aube


Toujours.

17 juin 2019

À en juger le vent – qui vibrerait trop fort, qui figerait trop froid,qui grifferait les corps-, les nuages s’étiolent, les fleurs fânent, se meurent, les bourdons cessent leur bruit, vides de moteur, les frissons s’exténuent, désenchantent les ports, toute vie se dénie.

À fixer les girouettes, comme on encense sans penser l’immobilisme s[c?]ensé de sages immémoriaux, on risque le naufrage, l’à côté, pire, l’oubli de l’être, des luttes, de l' »esse mobile » où chaque jour annonce la genèse inédite d’un monde où danser.

Voilà!, s’imprégner des oiseaux-avionneurs, embrasser le tourbillon de toutes ses ailes. Avancer.

2 Mai 2019

@MC