Pouchkine, une vie comme un roman – un mythe littéraire.

« Notre mémoire conserve depuis l’enfance un nom joyeux : Pouchkine. Ce nom, ce son emplit de nombreux jours de notre vie. Les sombres noms des empereurs, des chefs de guerre, des inventeurs d’armes de destruction, des bourreaux et des martyrs de la vie. Et, à côté d’eux, ce nom léger : Pouchkine. »

Alexandre Blok, 1921

Alexandre Pouchkine, né le 6 juin 1799 à Moscou et mort à 37 ans, le 10 février 1837 à Saint-Pétersbourg, est de ces auteurs qui semblent avoir embrassé la vie romanesque dès leur berceau.

Statue de Pouchkine, Moscou

Pouchkine s’apparente dans les esprits au panache de la plume, à la révolte adolescente portée haute comme un gage de liberté intellectuelle, aux conquêtes légères – « aventures » ! serait le mot le plus adéquat pour un tel homme ! –  et aux duels. Évoquer Pouchkine, c’est penser toute une vie comme un roman dont l’auteur serait le personnage éponyme. De fait, envisager Pouchkine comme un personnage de roman qui soit également véritable acteur de sa vie permet de repenser cette définition de l’art que nous donne Proust dans Le Temps retrouvé, qui séparerait volontiers la vie et la littérature, ou du moins qui en ferait deux manières de vivre d’une intensité bien différente :

« La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature ; cette vie qui, en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l’artiste. Mais ils ne la voient pas, parce qu’ils ne cherchent pas à l’éclaircir. Et ainsi leur passé est encombré d’innombrables clichés qui restent inutiles parce que l’intelligence ne les a pas développés . Notre vie, et aussi la vie des autres ; car le style pour l’écrivain, aussi bien que la couleur pour le peintre, est une question non de technique mais de vision. Il est la révélation, qui serait impossible par des moyens directs et conscients, de la différence qualitative qu’il y a dans la façon dont nous apparaît le monde, différence qui, s’il n’y avait pas l’art, resterait le secret éternel de chacun […] »

(Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, NRF Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, Tome IV, p. 894)

C’est sans doute parce que, ainsi que l’écrit Henri Troyat dans sa biographie de l’auteur, “Pouchkine aimait la vie avec fureur, avec imprudence.”

Pour autant, on pourrait se demander s’il n’en va pas du fantasme, dans cette représentation de la vie de l’auteur, et si cette vie romanesque que l’on prête à Pouchkine n’est tout simplement pas un mythe, littéraire de surcroît, tendant à faire disparaître la séparation entre auteur et narrateur, voire à identifier parfois des héros-personnages aux auteur-narrateur confondus. Et de fait, comme pour adhérer à son propre mythe, le héros Pouchkine, le poète libérateur – ou réformateur- de la langue russe, succombe, dans la « vraie vie », comme il se devait, pour que naisse un mythe.

Car l’auteur de génie a semblé lui même jouer sa vie, non pas en la dégageant de toute mort, par exemple, la rendant follement irréelle, et par là même impossible, mais en envisageant la mort dans un rapport romanesque, propre aux êtres de papier. Depuis sa fameuse « Ode à la Liberté », écrite en 1817, à à peine 18 ans, où il se fait suffisamment héraut de la liberté et critique envers la politique du tsar Alexandre Ier pour être condamné à l’exil jusqu’au duel final qui le conduit à la mort, Pouchkine semble vivre en effronté. À 20 ans, Pouchkine a déjà écrit quelque 200 poèmes, dont certains séditieux, tels « L’Ode à la Liberté » déjà cité, « Hourra ! il revient en Russie » ou encore « Campagne ». Ces textes s’en prennent à l’autocratie, au servage – clé de voûte du régime – et à la cruauté des propriétaires, ou encore défient la parole du tsar. Interrogé par le gouverneur général de Saint-Pétersbourg, sur ordre du tsar, il est d’abord envoyé en « exil administratif » en Russie méridionale…. Peut-être davantage qu’esprit révolutionnaire faut-il qualifier Pouchkine d’esprit libre, à la façon dont Nietzsche définira un peu plus tard l’esprit libre (Freigeist) : non pas simplement un être désinvolte, éternel adolescent en révolte – même s’il n’a vécu que 37 ans -, mais un être profondément sensible qui serait de ce fait rétif à la plus légère pression de l’autorité [1]. Ainsi souhaite-t-il « chanter la Liberté / Et flétrir le mal sur les trônes …. ». Être un « esprit libre » peut-il relever de la simple « imprudence », comme invite à l’analyser Henri Troyat plus haut ?

Quoi qu’il en soit, la vie de Pouchkine s’inscrit incontestablement dans le sillon de grands mythes littéraires, voire crée son propre mythe.

Pouchkine et Don Juan

Pouchkine est très tôt un incontestable séducteur, ainsi que le relèvent d’immenses écrivains russes admirateurs de notre auteur, comme David Samoïlov, Anna Akhmatova, Marina Tsvetaieva ou encore Alexandre Blok. Ainsi, dans sa correspondance, Alexandre Tourgueniev – qui appartenait au cercle proche de Pouchkine – écrit-il qu’entre les années 1818 et 1820, « Pouchkine ne s’occupe que de polissonneries », ou encore que « chaque matin, [il] raconte à Joukovsky qu’il n’a pas dormi de la nuit. Il passe son temps à rendre visite aux p…, à moi, à la princesse Golitzine, et le soir il joue aux cartes. » Cette vie débordante pleine de « passions », entamée dans la prime jeunesse, se poursuit tout au long de la vie de Pouchkine.

Il se plaît ainsi à cultiver avec joie et provocation une réputation de Don Juan, en appuyant sa légende sur ses racines africaines [2] , ainsi que l’on peut le voir, par exemple, dans ce poème :

 » Et moi, coquin toujours fêtard
Affreux descendant des nègres
Poussé dans la rudesse sauvage
Ignorant des tourments de l’amour
Je plais à la jeune beauté
Par la rage impudique de mes désirs « 

Il joue avec le nombre de ses conquêtes, s’en vante, en envoie même le décompte en avril 1830 à V. F. Viazemskaïa : « Le premier amour, écrit-il, est toujours l’affaire du sentiment. […] Le deuxième est l’affaire de volupté, voyez-vous ! […] Mon mariage avec Natalie (qui par parenthèse est mon cent-treizième amour [sic !]), est décidé. » La parenthèse est évidemment un indice de taille, qui ne peut qu’être remarqué… Comme Don Juan, à la fois « coquin » et « diable », il compte ses aventures amoureuses : au moment de sa rencontre avec la belle Natalia Goncharova, sa future épouse, elles sont donc, ou le seraient, au nombre de 113.

Ici on peut relever la référence à l’opéra de Mozart dans ce décompte démesuré – quoique minutieusement compté. Comme le note fort justement Katia Goloubinova-Cennet dans son article « Le Don Juan russe : mythe national, héros apprivoisé » [3], « une allusion aussi explicite à mille e tre de Mozart ne peut être innocente chez le poète, qui construit en toute conscience sa réputation donjuanesque : la translation arithmétique qui transforme « mille » en « cent » et « trois » en « treize » ne laisse guère de doutes là-dessus ».

Mais par-delà sa propre vie donjuanesque, et comme pour continuer de brouiller les pistes entre sa vie réelle et une vie de papier, proprement romanesque, l’auteur écrit en 1830 sa propre version de Don Juan, dans la lignée de celui de Byron qu’il admire, avec sa tragédie en vers L’invité de pierre. Quant il écrit ce texte, il se trouve encore en exil, et rêve de retourner à Saint-Pétersbourg. Aussi la coïncidence entre le personnage de la pièce et son auteur est-elle immédiate : au début de la pièce, Don Juan arrive à Madrid après un exil. D’autre part, alors qu’il est un véritable Don Juan dans la vie, il est intéressant de voir comment il se réapproprie le mythe en intriquant la figure littéraire et sa réalité : dans cette courte pièce de théâtre en un acte de quatre scènes centrée sur l’aventure de Don Juan avec Dona Anna, le Commandeur dont la statue est un personnage central est le mari de Dona Anna, non plus son père. Don Juan apparaît en homme qui se repentit de ses frasques du passé et s’espère sauvé par l’amour d’une femme. Au moment de l’écriture de ce texte, en 1830, Pouchkine est lui-même en train de se débattre avec ses futurs beaux-parents pour qu’ils acceptent de lui donner la main de leur fille, Natalia Gontcharova. C’est le moment où sa réputation sulfureuse le rattrape, car Natalia et les parents de celle-ci ne sont pas prêts à céder à un « homme à femmes ». La statue du Commandeur, ici, est celle d’un homme trompé et jaloux. Elle le renvoie à sa propre existence, comme à un double. Il faut dire qu’il a déjà connu de nombreux duels…

Eugène Onéguine entre roman et prophétie : une anticipation sur la vie ?

« Avec sang-froid, sans se viser encore, d’un pied lent et ferme, les deux ennemis font quatre pas, quatre degrés vers la mort »

Eugène Onéguine, Chapitre VI, XXX – traduction I. Tourgueniev et L. Viardot parue dans la Revue nationale et étrangère, t. 12 & 13, 1863

Comme un écho au duel imaginaire entre Onéguine et Lenski, dans Eugène Onéguine, le 27 janvier 1837, Alexandre Pouchkine meurt à l’issue d’un duel au pistolet, après deux jours d’agonie. L’auteur et son personnage, tels des doubles, ont tous deux été provoqués par un dandy qui séduisait leur bien-aimée, et ont succombé.

En effet, la femme de Pouchkine, Natalia Gontcharova, était tombée sous le charme d’un officier français alsacien, le baron Georges-Charles de Heeckeren d’Anthès. Le 4 novembre 1836, Pouchkine avait reçu une lettre anonyme [voir l’image ci-dessous] insinuant qu’il devait les faveurs de Nicolas Ier aux complaisances de sa femme. Fou de jalousie, Pouchkine finit par provoquer d’Anthès en duel, suite à quoi il reçut une balle de pistolet dans le ventre avant de mourir.

Lettre anonyme reçue par Pouchkine

Bien entendu, cette mort a contribué au « mythe » Pouchkine. En doublant la scène d’Eugène Onéguine dans la réalité, elle a étendu le domaine déjà un peu flou entre la vie réelle et la fiction de la vie de Pouchkine.

Dans son poème devenu également très célèbre, « La mort du poète », écrit en janvier-février 1837, immédiatement après la mort de Pouchkine, le poète Mikhail Lermontov dresse d’ailleurs le parallèle entre Pouchkine et Lenski, sans transition.  » Comme l’autre poète, [Lenski, bien entendu, dans Eugène Onéguine] obscur et tendre / Proie d’une aveugle jalousie …. », Pouchkine tombe sous un coup « sans merci ».

Voici les premières lignes de ce poème très célèbre. Une très bonne traduction en a été faite par André Marcowicz dans son livre Le Soleil d’Alexandre [4], auquel je renvoie :

 » Le poète est tombé : – prisonnier de l’honneur,

Tué par des ragots infâmes ;

Le plomb au cœur, la soif de vengeance dans l’âme,

Il a baissé son front vainqueur.

L’indignation fut trop profonde

Devant les lâches, les retors, –

Il s’est dressé contre les lois du monde,

Seul comme à chaque fois … et il est mort !

Mort ! … à quoi bon les larmes vaines,

Des louangeurs tardifs le chœur inopportun,

Le babil des excuses, de la gêne ?

L’heure a sonné de son destin !

N’avez-vous pas dès l’origine

Persécuté son libre don,

Soufflant sur des flammes mutines

Pour vous distraire, sans raison ?

Réjouissez-vous … l’offense ultime

L’aura jeté dans le tombeau :

C’en est fini du cœur sublime,

De l’âme fière, du flambeau.

[….]

La mort l’a pris, la terre va le prendre,

Comme l’autre poète, obscur et tendre,

Proie d’une aveugle jalousie –

Lui que si puissamment il avait fait entendre -,

Abattu comme lui par un coup sans merci.

[…] « 

Manuscrit du poème de Mikhaïl Lermontov, « La mort du poète » («Смерть поэ́та»), écrit en janvier-février 1837, et publié en 1852

Rien n’indique, dans ce poème, que la comparaison faite entre Pouchkine et cet « autre poète » non nommé concerne un personnage réel et un personnage de fiction. Tous deux sont mis sur le même plan, créant une continuité entre réalité et fiction propre à laisser se déployer les mythes les plus profonds. Ici, même, c’est la vie qui reproduit, qui rejoue la littérature, en miroir, … à moins que ce ne soit la littérature qui se joue de la vie ?

Le réel se trouverait alors comme devancé par l’imaginaire, selon la formule que le philosophe Merleau-Ponty utilise dans Signes [5] dans le contexte de son analyse de la fonction symbolique de l’esprit. La vie imaginaire, littéraire, en débordant le réel, le précèderait ainsi. C’est ce qui rend possible la réalisation concrète de l’ « inimaginable » pour la pensée. L’exemple de Jules Verne qui anticipa des constructions techniques inimaginables à l’époque, en se propulsant dans l’imagination fertile à travers l’écriture, l’illustre bien.

Ainsi, « l’imagination n’est pas, comme le suggère l’étymologie, la faculté de former des images de la réalité ; elle est la faculté de former des images qui dépassent la réalité, qui chantent la réalité. […] L’imagination invente plus que des choses et des drames, elle invente de la vie nouvelle, elle invente de l’esprit nouveau; elle ouvre des yeux qui ont des types nouveaux de vision », comme l’écrit Bachelard dans L’eau et les rêves. Essai sur l’imagination de la matière [6]. En créant des liens entre les choses, qui ne sont pas de l’ordre de l’habituel et du réel, qui les débordent et les engendrent, l’imagination créatrice peut alors anticiper (sur) la vie, et ce qui avait pu être perçu comme inimaginable ne l’est plus. Tout est alors imaginable, y compris l’impensable : la fin de sa vie décrite avant qu’elle ne se produise par celui-là même qui perd cette vie. Rien à voir avec une quelconque « divination » qui capterait avec une intuition extraordinaire ce que les humains ne peuvent savoir (les modalités précises de sa mort), mais avec la vie intense de l’écriture, qui propose des liens jusqu’alors invisibles dans le travail actif de l’imagination.

Homme de lettres vertigineux à l’énergie sans relâche, Pouchkine a ainsi doublé sa vie par l’écriture, et dans le même mouvement a intensifié son écriture par son « oui » tonitruant à la vie à laquelle jamais il n’a renoncé. Jouant la carte du mythe au maximum de sa réalisation, il a su vivre et faire vivre sa propre légende par-delà son existence, en retournant même le mythe d’un Don Juan méprisable : dans son ultime combat contre la mort, qui le met en scène en victime, il gagne le respect éternel et une légende telle qu’il fera dire au critique littéraire Grigoriev que Pouchkine est « notre tout ».

Si la littérature permet une vie à la saveur si incomparable, c’est qu’elle exige ce dépassement permanent de l’être vers la vie. « Faculté de surhumanité » selon Bachelard, ou condition de possibilité de la vie pleinement vécue – littéralement réalisée -, elle est restée le moteur essentiel de la vie de Pouchkine.

Notes

[1] F. Nietzsche, Fragments Posthumes, 25 [2] Herbst 1877, Mp XIV 1d : « Jeder von uns, den ausgeprägteren Menschen dieses Zeitalters, trägt jene innere freigeisterische Erregtheit mit sich herum, welche in einem, allen früheren Zeiten unzugänglichen Grade uns gegen den leisesten Druck irgend einer Autorität empfindlich und widerspänstig macht. »

[2] Alexandre Pouchkine était le petit-fils d’Abraham Hannibal, filleul, ami et général africain de Pierre le grand.

[3] Cet article se trouve dans le livre ¨Pouchkine, poète de l’altérité, éd. Évelyne Enderlein et Tatiana Victoroff, Presses universitaires de Strasbourg, 2019, p.73-86.

[4] A. Marcowicz, Le Soleil d’Alexandre, Actes Sud, 2011, p. 434-436.

[5] M. Merleau-Ponty, Signes, Gallimard, 1960, p. 154.

[6] G. Bachelard, L’eau et les rêves. Essai sur l’imagination de la matière (1942) (Introduction, VII, p. 23-24)

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