Des manuscrits autographes, un éloge des traces.

« Le goût que nous avons pour les choses de l’esprit s’accompagne nécessairement d’une curiosité passionnée des circonstances de leur formation. Plus nous chérissons quelque créature de l’art, plus nous désirons d’en connaître les origines, les prémisses et le berceau. » Paul Valéry, Lettre  à Jacques Doucet, Juillet 1922

Les manuscrits sont à prendre comme ces petites choses précieuses qui évoquent les balbutiements. Non pas, pourtant, l’informe : déjà plutôt des étincelles saisies par et
dans le geste d’écriture, qui affirme leur existence dans le tracé. Avançant de page en page, elles se font lumière dans des tourbillons d’encre, obligeant à des retours en arrière, à des biffures rageuses sur ce qui aurait pu naître et ne sera jamais ailleurs que dans cette tentative de dire, qu’on ne trouve authentiquement que dans les manuscrits autographes.

Les manuscrits littéraires, puisqu’il s’agit ici de ceux-là, les « brouillons », en somme, papiers privés, manuscrits de travail, sont les véritables témoins de l’acte créateur, qui fait passer à l’écrit des productions invisibles de l’esprit. Ils sont les seuls, avec la correspondance privée, à montrer l’écrivain à l’œuvre, en proie à ses doutes, à ses démons, à ses recherches : en proie à lui-même dans l’exercice difficile de l’exposition de soi au monde que constitue l’écriture destinée à être lue d’un grand public.

L’ « avant texte » nous plonge dans l’espace le plus intime de l’écrivain. Il illustre pleinement ces « bouts d’existence » que René Char attribuait aux poèmes. Il ne s’agit pas d’œuvre aboutie, dans ces manuscrits, mais de l’avant du poème, du roman, de la pièce de théâtre. Un cabinet de travail, en somme. Mais d’un travail si particulier qu’il saisit l’homme tout entier qui s’y adonne : car il est nécessité non plus économique, mais métaphysique. Il en va de sa vie, parfois.

Cela est bien entendu très présent dans la correspondance, où s’illustre parfaitement bien ce propos de Victor Hugo dans sa Préface à un Choix moral de lettres de Voltaire, paru en 1824 : « C’est toujours dans les lettres d’un homme qu’il faut chercher plus que dans tous les autres ouvrages l’empreinte de son cœur et la trace de sa vie. »

Au final, si tous ces manuscrits, autographes, lettres, renvoient à cette question obsédante unique : « qu’est-ce qu’écrire ? », ils renvoient aussi, et surtout, comme la correspondance, à l’histoire singulière et touchante d’un homme qui crée, qui ne se contente pas d’être homo faber mais qui, acceptant de se plier à un travail qui a vocation à disparaître dans son œuvre achevée, devient véritablement créateur. On comprend alors comment Walter Benjamin avait pu dit que l’œuvre accomplie était le « masque mortuaire de la conception », ou encore que « les œuvres achevées ont pour les grands hommes moins de poids que ces fragments sur lesquels leur travail dure toute la vie.
Car seul un homme plus faible, plus distrait, peut prendre un plaisir incomparable à conclure et ainsi se sentir à nouveau rendu à sa vie. Pour le génie, toute espèce de césure, les coups du destin comme la douceur du sommeil, tombe dans le labeur assidu de son atelier même. Et c’est l’emprise magique de celui-ci qu’il définit dans le fragment. “Le génie est un labeur assidu” ( Walter Benjamin, Sens Unique précédé de Une enfance berlinoise et suivi de Paysages Urbains, éd. Maurice Nadeau, 1998, p.143)

Ce n’est donc pas un morceau de papier mort que l’on tient entre les mains lorsque l’on dispose d’un manuscrit autographe, ou d’une lettre, mais la présence d’une vie qui palpite encore à travers l’écriture, alors qu’elle n’est plus.

En cela, ce papier est précieux et est un « objet » légitime de bibliophilie.

NB  En photo, une page d’ébauche de Madame Bovary, de Gustave Flaubert, avant l’écriture du manuscrit définitif.

Ce texte est une reprise légèrement modifiée de ma Préface à l’édition de « Petits propos d’écriture », de Florian Balduc, Ipagine, 2015.

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